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Individualisme. Ateliers, avril 2001
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Extraits... Louis Prat - Avant d’en venir à des considérations à propos de l’éthique et de la morale contemporaine, j’aimerais que nous nous arrêtions à la question de l’individu, au rôle qu’il joue dans notre monde contemporain et savoir quelle opinion vous avez de son évolution.
Jean-Philippe Pastor - En un mot, ce ne sont plus aujourd'hui ni le citoyen ni le travailleur qui définissent le rôle traditionnellement dévolu à la personne humaine dans nos sociétés, mais ce que l’on appelle désormais beaucoup plus simplement « l'individu ». Un individu est bien évidemment le produit d’une société particulière et il n’existe pas d’individualité absolument indépendante d’une culture donnée. C’est la première des choses à rappeler sur le sujet dans la mesure où non seulement nous l’oublions mais tout est fait pour qu’on l’oublie: la psyché humaine est totalement construite à partir de l’imaginaire social-historique qui l’engendre. Il nous appartient donc de nous interroger sur le type d’individualité que nos sociétés produisent. Et surtout à quelle fin nos sociétés le produisent. Ce dont personne ne semble vouloir entendre parler. Le fait est que la plupart des analystes comme Ehrenberg, Elias ou Gauchet constatent une tendance dure à l’individualisme. Passée la longue série des descriptions qui approchent le phénomène de « l’ère du vide », tout le monde semble s’en tenir là.
L.P.- Que voulez-vous dire ? Diagnostiquer l’avancée de l’individualisme dans nos sociétés serait spécieux, un piège méthodologique?
Peut-être bien. Je m'interroge seulement sur les finalités d'une telle entreprise alors que l'opinion qui prévaut est qu'il n'y a justement pas de finalité; que nous assistons simplement au déroulement d'un procès irréversible dans nos sociétés qui semble aller de soi sans se diriger vers un terme précis. Nous pourrions cependant nous poser des questions sur ces finalités: pour quelles raisons nos sociétés "avancées" produisent-elles une tendance aussi dure à l'individualisation? Mais de toute façon, avant d’en venir là dans le discours, il est effectivement utile de constater qu’en une trentaine d’années, « l’individu » est devenu chez nous le seul principe d'union existant au niveau collectif, cherchant, dans sa vie personnelle, à relier sa participation au monde économique avec son identité culturelle. Cette tendance se renforce depuis que les industries touchent majoritairement à la production et à la diffusion de biens symboliques, culturels et plus seulement de biens matériels. Tout finit par s’orienter autour des caractères chargés d’assurer les valeurs de l’individualisme et de son expansion. L’individu devient imprudemment auto-référent. Une fois ces faits établis, je crois cependant qu’on ne peut en rester là dans l’analyse. Je doute que nos sociétés n’aient pour finalité unique d’établir le règne de l’individualisme que pour le seul bonheur et l’épanouissement de la seule individualité . Si notre société produit un certain type d’individualité sociale, c’est de toute façon dans la perspective d’atteindre une certaine finalité politique et collective; une finalité à propos de laquelle il s’agit de se poser des questions. En définitive les questions les plus essentielles…
L.P.- Avant d’en venir à ces questions de finalité politique, pouvez-vous nous dire à partir de quels points de référence l’individu peut être saisi dans nos sociétés?
Si les périodes historiques précédentes définissaient des espaces marqués par la distance de l’individu à ce qui le fonde, alors on peut dire que notre époque est entièrement tournée vers l'abolition de la distance entre le sujet et la position de son propre fondement. Nos riches oligarchies industrielles se sont mises à définir le sujet par son autonomie, notamment juridique, plutôt que de le situer dans son rapport au Sacré, à l’Histoire, la Classe sociale ou la Révolution. Et l'on s'est mis à donner du sujet parlant une définition auto-référentielle. C'est-à-dire que l'autonomie juridique, comme la liberté marchande, sont absolument congruentes avec la définition auto-référentielle du sujet.
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L.P.- Le capitalisme financier qui s'est beaucoup développé a-t-il un intérêt à voir cette tendance se confirmer? La promotion de l’individu dans nos sociétés s’est-elle liée aux nouvelles formes économico-financières que notre époque favorise ?
Le capitalisme financier, comme précisément le montrent les dix dernières années, n'a pas besoin d'autonomie individuelle pour fonctionner mais de conformisme bien contrôlé pour se développer. Le conformisme est la face collective du mouvement d’individualisation généralisée que connaît notre époque. L’autonomie est une notion politique dont les purs libéraux veulent justement pouvoir se passer. Le but, c’est d’éviter à l’individu de se rendre compte que la politique consiste à le faire participer à l’organisation du monde collectif. Son triomphe actuel, c'est que nous vivons une phase de conformisme très étendu - pas seulement pour ce qui est de la consommation, mais de la politique, des idées, de la culture, etc. L’individu n’est créé en termes d’individualité que pour être prétendument séparé des autres individus, voire même, disent certains, pour être abandonné à lui seul. Il est clair qu’isolé, l’individu est beaucoup plus manipulable et influençable que lorsqu’il est engagé dans une structure collective. Sa capacité d’organisation et de défense est nulle. De plus, il développe un fort sentiment de culpabilité lorsqu’on lui fait croire qu’il n’est pas performant, que s’il est seul c’est uniquement de sa faute et que s’il n’est pas content il n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même.Ce qui pourrait être retenu de cet effort vers l’individualisme en termes d’autonomie et d’équilibre pour la personne humaine est perdu par les forces de désintégration que l’économie néo-libérale entretient.
L.P.- L'individualisme est donc un mal qui ne débouche pas nécessairement sur le développement de l'autonomie personnelle mais plutôt sur une certaine forme d'aliénation...
Avant d’être un mal ou un bien, ce phénomène est une affirmation du mécanisme d'individuation engagé de longue date dans nos sociétés, et que de très nombreux auteurs ont brillamment décrit. Je pense évidemment à Louis Dumont; je ne me sens pas la compétence pour aller plus loin dans cette description. Nous en connaissons tous les tenants et les aboutissants.Tout ce que nous pouvons ajouter c’est que le fonctionnement collectif obéit à la logique de l’individu dans des proportions jamais atteintes. Tout se passe comme si nous vivions l’époque du totalitarisme inversé. Après les effets de masse et de fusion politique dantesque que nous avons connu encore il y a peu, nos sociétés par réaction développeraient une symptomatologie inverse. L’Histoire fonctionne souvent par des phases d’action et de réaction. Ce que je veux dire seulement, c’est que cette affirmation de l’individualité, à côté de certains aspects positifs liés aux progrès de l'autonomisation de l'individu, n'est pas sans engendrer des souffrances inédites. De plus, je crois qu’il est important de ne pas confondre les termes d’autonomie individuelle et d’indépendance psychologique et sociale.
L.P.- Ces souffrances nous les connaissons bien…
Oui, l’individu dans sociétés souffrent parce que c’est au moment où l'injonction est faite à tout sujet d'être soi que se rencontre la plus grande difficulté, ou même l'impossibilité, d'être soi. Ce qui explique qu'on rencontre de plus en plus souvent, dans les sociétés actuelles où prédomine l’évidement de la puissance collective , des techniques d'action sur soi, véritables substituts identitaires venant s'appliquer à l'endroit où opère la destitution du sujet. Par exemple, ces programmes télévisuels mettant en scène les vies ordinaires qui revendiquent ouvertement d’avoir opté pour certains choix (« C'est mon choix »), la multiplication des jeux de rôles, l'usage de psychotropes qui stimulent l'humeur et multiplient les capacités individuelles, dont le dopage n'est qu'un des aspects le plus significatif sur le plan sportif .
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L.P.- Renforcer l’individualisme n’a donc pas pour effet d’accroître les valeurs de responsabilité et de réflexion ?
Juger par vous-même. Il me semble au contraire que l’événement le plus considérable de la subjectivité contemporaine est la perte de réflexivité et sa justification quasi-éthique au niveau du fonctionnement collectif : l’individu n’a plus seulement honte auprès des autres de faire preuve d’inanité dans ses attitudes et ses expressions mais encore il s’en complimente et s’en réjouit. Pire, il le revendique.
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L.P.- Il reste pourtant beaucoup de personnes qui prennent des initiatives, qui créent, qui inventent...
En suivant les analyses de Castoriadis, on peut dire qu’aujourd’hui, même le type anthropologique de l’entrepreneur qui est une création propre du capitalisme classique, l'entrepreneur comme le conçoit Schumpeter - combinant une inventivité technique, la capacité de réunir des capitaux, d'organiser une entreprise, d'explorer, de pénétrer, de créer des marchés - est en train de disparaître. C'est là d'ailleurs un problème de culture que les Etats-Unis rencontrent depuis vingt ans et qui engendre dans ce pays des ravages identitaires qui vont en s'accroissant. La faiblesse de cette grande démocratie est patente, d'autant que son modèle en crise sur son propre territoire ne semble pas facilement exportable dans le monde. Le self-made-man est remplacé par des bureaucraties managériales et par des spéculateurs. Le phénomène des start-ups est une exemple flagrant : des unités économiques ont été créées de toutes pièces, non pour répondre à une demande en termes de marché et de débouchés économiques, mais pour assurer l’expansion des circuits financiers qui justifiaient ces créations ; en somme pour inventer un keynésianisme financier d’un genre encore inédit et qui en dit long sur la capacité du collectif à protester face à ces outrances. Ici encore, tous les facteurs conspirent. Pourquoi se dépenser et redoubler d’efforts pour faire produire et vendre, au moment où un coup réussi sur les taux de change à la Bourse de New York ou d'ailleurs peut vous rapporter en quelques minutes 500 millions de dollars? Il suffit seulement d’occuper une place dans le jeux économique qui justifie votre droit de jouer. Je rappelle simplement que les sommes en jeu dans la spéculation de chaque jour sont de l'ordre du PNB des Etats-Unis en un an. Il en résulte un drainage des éléments les plus "entreprenants" vers ce type d'activités qui, d’ailleurs, sont tout à fait parasitaires du point de vue du système capitaliste lui-même. Ce qui s’est passé avec Enron aux Etats-Unis donne le ton de ce qui est à venir : à savoir la perte de confiance dans les valeurs que le libéralisme professe et la montée de mouvements politiques en marge de la tradition social-démocrate ou libérale.
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L.P. - En début de discussion vous prétendiez qu’il existe un au-delà de l’individualisme contemporain dont nos sociétés sont grosses. Y-a-t-il un devenir politique de cette tendance ?
Oui, je le crois. Je vous disais en commençant notre entretien que si notre société produit un certain type d’individualité sociale, c’est de toute façon dans la perspective d’atteindre une certaine finalité politique. Il est probable que ce qu’Edgar Morin appelle le lancement à plein régime du quadri-moteur contemporain (science, industrie, technique, profit) nous prépare non pas à Big Brother comme le pensaient les auteurs de l’Ecole de Francfort mais à un type de société inédite à laquelle il faut nous préparer : dans cette société imminente de par les évolutions qui sont en cours, il existe une tendance dure à utiliser les techno-sciences dans le but d'affranchir l'individu des limites dans lesquelles les bases matérielles de la vie sont contenues. L'individualisation du corps social passe une nouvelle étape. Depuis le début de l’ère moderne, les techno-sciences sont volontiers sollicitées en vue de renforcer le sentiment de toute-puissance du sujet. Mais désormais, il s’agit de sortir de notre assignation restreinte dans le temps (un « ici ») et dans l'espace (un « maintenant »). Dans cette optique, la déstructuration du lien généalogique classique et des rapports normatifs qui lui sont concomitants est largement entamée. Le lien de filiation est rompu et la chaîne immémoriale des générations successives s’interrompt. Cet arrêt participe de ce projet de standardisation et d’individualisation à outrance du corps social afin de le préparer à l’ingénierie génétique future. Voilà ce que je voulais dire au début de notre discussion lorsque j’avançais l’idée selon laquelle le diagnostic sociologique sur l’individualisme moderne ne suffisait pas.
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L.P. – La diffusion des techno-sciences tient lieu de politique…
Alors que l’action politique s’avère de plus en plus vaine, la technologie devient un substitut, presque une religion où puiser un nouveau sens à la vie. Par exemple, les classes moyennes ont adopté après 1945 l’école comme modèle d’intégration, le système des grandes écoles dans l’espoir secret de s’assimiler à la grande bourgeoisie industrielle par le mérite et le savoir technologique. Le modèle de « l’ingénieur » a fonctionné à merveille. Aujourd’hui, les classes moyennes, devenues dubitatives, finissent par trouver dans la technologie une échappatoire à un monde du travail salarial sans attrait où la réalité sociale est de plus en plus lourde de menaces pour eux. Au grand défi écologique du XXe siècle - exprimé par la question : « Qu'allons-nous faire de notre planète ? » correspondant à la question du temps collectif où les classes moyennes se sentaient encore capable d'agir - s'en ajoute un autre au XXIe, plus radicale encore, et de nature anthropologique : « Qu'allons-nous faire de notre espèce ? correspondant à une question relative au Temps de notre physiologie individuelle et de nos capacités sensori-motrices intimes : le temps structuré sur le schème de la filiation et des générations successives est mise en cause. Pour la première fois, nous sommes capable de faire perdurer une humanité en éliminant le père (sperme anonyme), la mère (mère porteuse, couveuse), à la fois le père et la mère (clonage), donc le fils et la fille, et donc toutes les catégories de la filiation qui ont assuré jusqu’à aujourd’hui la continuité de notre espèce. Il n'y a aucun catastrophisme à constater ces évolutions. Peut-être sont-elles des chances pour l'invention d'un nouveau lien social-historique dans nos sociétés. Mais ce lien devra tenir compte des nouvelles conditions relatives à l’institution imaginaire de la parenté, celle de l’exogamie, de la prohibition de l’inceste qui ne canalisent plus socialement les processus de régénération collective et laissent l’individu abandonné face à sa propre auto-fondation subjective.
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L.P. - Ne pensez-vous pas légitime qu’une régulation éthique soit indispensable aux développements des techno-sciences au niveau de leurs résultats comme ce fut le cas auparavant?
Il reste à prouver qu’il a bel et bien existé une époque où ce prétendu équilibre éthique entre science fondamentale et développement technologique a bel et bien été respecté. L'efficacité pratique à partir de la recherche scientifique a mis beaucoup de temps à se faire, elle a été lentement et péniblement acquise de la connaissance scientifique – et ce n'est pas avant la seconde moitié du XlXe siècle que la science a pu orienter en retour la technique dont elle est issue. Aujourd’hui, peut-être que ce phénomène s'est accru au point que l'essence de la technique modifie en profondeur le sens et la signification que nous accordons au mot « science »: la science est traditionnellement un domaine de l’investigation théorique où il s’agit d’avancer dans le domaine de la prévision. La théorie fixe des bornes à partir desquelles on imagine ce qui est raisonnable de prédire compte tenu des conditions initiales. Or aujourd’hui, c’est clair, c’est le contraire qui se passe tous les jours dans les laboratoires et les centres de recherche. Nombre de prouesses technologiques les plus avancées sont le résultat de tours de main incontrôlés et infondés: c'est en particulier le cas des expériences de clonage, où les succès sont statistiquement rares, et où l'avenir des produits est tout sauf assuré. Nous savons désormais faire bien plus de choses que nous n'en comprenons - renouant ainsi avec la situation qui précéda l'avènement de la science moderne. Cet état a des implications morales qui peuvent servir de base à la réflexion éthique.
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L.P.- Justement, passons à la question de l'éthique. Il semble que les considérations morales passent au second plan dans votre réflexion ; elles sont comme recouvertes par les vocables politiques et les présupposés que la vie en collectivité exigent…
Du fait même de l’hyper-individualisme que promeut notre société, c’est-à-dire un type d’individualisme qui se développe à des degrés jamais atteint dans aucune société sur la terre, la question éthique prend nécessairement une importance considérable et inédite à notre époque. Elle passe logiquement au centre des préoccupations contemporaines puisque tout si j’ose dire, tourne autour de l’individu. La ré-actualisation tout à fait surprenante des philosophies stoïciennes, épicuriennes ou cyniques montre à quel point ces pensées prennent pour cibles des considérations qui concernent la vie des personnes plutôt que des réflexions théoriques sur l’éthique. Et c’est tant mieux ! Car que nous importe de connaître à quoi correspondent les conditions de possibilité de la morale pourvu que l’on ait une idée sur ce qu’il faut faire, ce qu’il s’agit de mettre en œuvre pour agir moralement… Mais il faut bien admettre que dans la plupart des cas, le contenu des morales ainsi promues est aussi vide que celui de la notion d’individu sur laquelle elles s’appuient. Qu’est-ce que l’individu ? A quel notion scientifique, épistémologique le rattacher ?Et le vide qui creuse la notion d’individu est aussi vide que celle concernant l’homme. Dans le cas des philosophies anciennes que je viens ce citer, l’idée que l’on se faisait de l’homme était relativement stable. Il était dans tous les cas implicitement défini en fonction d’un rationalisme conséquent qui permettait d’envisager des morales adaptées pour la période. Cela allait de soi. Or lorsque l’on sort de ces présupposés et que l’on cesse de concevoir systématiquement l’homme comme « animal rationnel », les choses se compliquent singulièrement : aujourd’hui et de manière bien plus étendue qu’auparavant, nous ne savons pas ce qu’est un homme…
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L.P.- La sortie hors du territoire métaphysique nous condamne à des morales relatives …
La question concernant l’essence de l’homme, oblitérée par la métaphysique européenne qui n’a pas cessé de définir l’homme comme animale rationnel à éduquer, puis plus récemment chez Heidegger comme « le berger de l’être », de l’endroit où l’être se révèle etc. la question de l’homme donc, est une question radicalement ouverte ; cela signifie qu’il est inefficace, voire même dangereux, de vouloir assurer ses droits au nom d’un concept de l’homme qui serait à jamais pré- établi. Le fait que cette question reste par principe en suspens est évidemment la porte ouverte à toute sorte de dérive que l’on pressent : étant donné que personne n’est capable de fixer ce à quoi un homme doit correspondre alors autant en faire ce que l’on veut. Et pourquoi pas le pire ! Aujourd’hui l’ingéniérie génétique mène à des réformes biologiques des propriétés de l’espèce qui fait que, très vite, savoir ce qu’il est possible de faire avec des hommes devient très aléatoire. Le flot de nouvelles procédures technologiques a pris le pas sur toute autre considération et les scientifiques qui se veulent responsables s’inventent des morales ou des codes de bonne conduite sans lendemain qui seront rapidement débordés par le courant irrépressible que représente l’inventivité technologique actuelle et à venir. Ce qui nous arrive est unique et inédit. Les généralisations et les palabres n’ont donc plus cours. A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle…
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L.P.- Il faut bien pourtant que les scientifiques s’interrogent sur la nature de leur pratique quotidienne…
Alors que le philosophe et le scientifique choisissent comme problème et trouvent intéressant précisément l’habituel et le quotidien, l’irrégulier et l’exceptionnel occupent presque à eux seuls l’imagination des esprits clairvoyants, ainsi que des âmes lucides. Il est illusoire de croire que quelques leçons de morale à l'ancienne pourraient suffire à enrayer les dommages. Cela ne marche plus, car la morale doit être faite « au nom de ». Or, justement, on ne sait plus au nom de qui ou de quoi leur parler. L'absence d'énonciateur collectif crédible caractérise la situation du sujet actuel, sommé, sans en avoir les moyens, de se faire lui-même et auquel aucune antécédence historique ou générationnelle ne s'adresse ou ne peut plus légitimement s'adresser.
L.P.- Les comités d’éthique et de philosophes ne sont donc pas indispensables…
Contrairement à ce qu’ont l’habitude répéter les littéraires et les philosophes, il n’est pas du tout évident que pour rendre plus humain le monde dans lequel nous vivons on puisse compter davantage sur la culture humaniste qu’ils défendent que sur sa rivale scientifique et technique; ils semblent même les plus mal lotis pour nous prémunir des dangers à propos desquels ils passent le plus clair de leur temps à mettre en garde l’humanité !
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